“Garde alternée” : quid pour le bébé et petit enfant ? Réflexions

Suite à une brève interview parue dans “Le Soir” de ce jeudi 13 décembre 2012, et à une brève apparition de ma part dans les JT de la RTBF de ce même jeudi sur “La Une” et sur “La Deux”, me voilà  sollicité par quelques personnes qui me demandent d’en savoir un peu plus sur ma position quant à l’usage de l’hébergement égalitaire (ou la résidence alternée en France, ou la garde partagée au Québec …), en tant que modalité d’hébergement suite à une séparation parentale.

La relance aujourd’hui de ce débat semble trouver son origine dans  la récente diffusion de la “Déclaration de la Waimh (World Association for Infant Mental Health) francophone sur la résidence alternée” du 1er octobre 2012 (voir de manière plus générale http://www.psynem.org/Hebergement/Waimh_Francophone/1239).

Le temps me manquant, je me limiterai ici à contextualiser un tant soit peu le débat, et à partager quelques réflexions.

“Garde alternée” (Hébergement égalitaire (B), Résidence alternée (F), Garde partagée (Qc)) : quelques bases du débat en Belgique

On pourrait dire qu’en Belgique, en cas de séparations parentales, nous tentons au travers de nos lois de trouver un équilibre entre deux tendances, ni l’une ni l’autre nécessairement extrêmes : d’une part une gestion au cas par cas, qui permettrait de tenir compte autant que possible des multiples facettes de situations et des configurations familiales variées méritant chacune une attention spécifique, et des modalités d’hébergement particulières ; d’autre part, une orientation générale, un “modèle privilégié”, ou un “idéal promu” - orientation soutenue par exemple en Belgique par une loi telle que celle du 18 juillet 2006, “tendant à privilégier (on notera la double prudence : “tendre”, et “privilégier” !) l’hébergement égalitaire (…)”, orientation basée entre autres sur l’espoir de réduire l’aléa judiciaire (c’est à dire l’espoir que les parents qui font appel à la justice puissent s’attendre à ce que la décision judiciaire soit basée sur des critères identiques pour tous les justiciables, quel que soit le juge qui prend la décision), et aussi sur l’espoir de réduire les causes du conflit, si par défaut, les parents étaient dans des places plus égales en cas de séparation. Selon certains, la réduction du conflit entre parents primerait sur le type de modalités d’hébergement, mais ceci est loin de faire l’unanimité. Pour ne citer que deux exemples d’arguments : 1°) Qui dit que la concrétisation “matérielle” (en temps et en moyens) de l’égalité parentale réduit nécessairement le conflit ? 2°) L’intérêt de l’enfant, et plus encore du petit enfant ou du bébé, est-il vraiment préservé au travers de l’hébergement égalitaire ?
Sur ce dernier point, plusieurs courants de pensée s’affrontent, dont ceux qui sont plutôt “naturalistes” (l’enfant a besoin d’un lieu de vie stable, et d’une figure d’attachement principale - a priori la mère, qui l’a mis au monde, l’a nourri, …) ou plutôt “égalitaires” (l’enfant a besoin de ses deux parents, et tant les pères que les mères ont ou peuvent développer des compétences parentales …) - voir le point “des modèles qui se superposent”, dans mon article “Séparations, reconfigurations familiales et place de l’enfant : écueils et balises“.

La complexification des structures et des places

Au travers de mon activité professionnelle (consultations, conférences, formations), je prends de plus en plus en considération la manière par laquelle chaque parent se représente sa propre place, son propre rôle, et les rôles et place de l’autre parent, ainsi que la place et les besoins de l’enfant. Pour certains parents, certaines modalités de “garde” sont tellement inconcevables que ne pas tenir compte de leur conception du possible constitue en soi-même la quasi-certitude d’aller dans le mur. Dans ma pratique du travail avec les parents sous l’angle plus “sociologique” de la compréhension du “jeu des acteurs”, je tente entre autres de clarifier ces places et ces rôles, et de comprendre dans quelle pièce chacun(e) joue, et l’impact de son propre jeu sur le jeu des autres acteurs. Cela consiste également à comprendre les désirs et les limites du concevable de l’autre “acteur-parent”. Tout ceci se complexifie d’autant plus que la tendance va vers des séparations parentales avec des enfants de plus en plus jeunes, et une probabilité plus grande que ceux-ci participent à une ou plusieurs autres configurations familiales avant d’être adultes … et aient donc plus que deux parents ! Cette évolution est vraisemblablement le fruit du droit à la réalisation de soi, par exemple au travers de la mise en place d’une recomposition familiale, d’une procréation assistée ou d’une adoption pour un futur couple homoparental, etc. Ce droit à la réalisation de soi aurait-il parfois tendance à primer, dans les faits, sur les regards plus classiques de l’intérêt de l’enfant (que ce soit celui d’un lieu de vie stable, et d’une figure principale d’attachement, ou même celui d’avoir DEUX parents - a priori UN PERE, et UNE MERE, a priori biologiques) ? Comment considérer l’apport complémentaire et différent des pères et mères dans les familles monoparentales, pluriparentales, homoparentales ?
Quoi qu’il en soit, la tendance sociologique est à la diversification des rôles parentaux (parents, beaux-parents…), au rythme de la diversification des configurations familiales (monoparentales, recomposées, homoparentales, etc), dans lesquelles la référence à UN père et à UNE mère est de plus en plus difficile. Au fond, on assiste, comme le pointe par exemple Marine Boisson, à “l’éclatement de trois composantes de la filiation, jusqu’il y a peu réunies a priori dans l’union matrimoniale : le parent généalogique (qui est désigné par le droit), le parent biologique (qui est le géniteur), et le parent domestique ou social (qui élève l’enfant)” (voir « Reconfigurations familiales et place de l’enfant : écueils et balises », in l’Observatoire, trimestriel N°67/2010, pp 18 24, téléchargeable sur www.limet.be).

Notre regard sur l’intérêt de l’enfant : aussi le fruit de l’évolution de la société ?

Ne serait-il pas tant alors, d’accepter d’élargir (sans pour autant renier) nos conceptions de ce qui est “bon” pour l’enfant, et de prendre au moins en considération les situations de fait auxquelles notre société a à faire face ?

Personnellement, je fais le constat que les parents eux-mêmes ne choisissent l’hébergement égalitaire que dans une minorité de situations : pas évident quand l’enfant est trop petit, pas évident quand l’ado a ses copains et copines, activités, petite amie ou petit ami, pas évident quand les réalités d’une fratrie étendue en âges différents rendent cette modalité peu praticable, pas évident quand Papa et Maman habitent trop loin l’un de l’autre, pas évident quand l’activité professionnelle de l’un ou de l’autre met en péril un éventuel hébergement égalitaire - et j’en passe.
Je fais d’autre part  le constat que les modalités de “garde” deviennent parfois plus un enjeu idéologique qu’une réflexion paisible autour des souhaits de parents aimants. Ceci est vrai tant de la part d’une minorité de pères (parfois emprisonnés dans une logique jusqu’au-boutiste basée sur un discours qui affirme le besoin absolu de l’enfant d’avoir deux parents … quitte à oublier de regarder et d’écouter la situation particulière de son propre enfant et de sa propre famille) et d’une minorité de mères (dont certaines ne supportent pas l’idée que le père puisse prendre une place équivalente (voire supérieure !) en temps, en présence, en soins, en décisions, à la leur).

Quant à ma position personnelle …

- je ne suis pas un fan de la quête de l’égalité au travers d’un calcul d’heures … Si l’hébergement égalitaire consiste à veiller à ce qu’enfant et parents s’y retrouvent dans toute la mesure du possible (et on sait que parfois certains principes de réalité limitent “la mesure du possible”) dans leurs souhaits et besoins de contacts “suffisants” et de qualité les uns avec les autres, et que le partage du temps peut y contribuer intelligemment : OK.

- Si certains se positionnent rigoureusement contre des formes plus ou moins alternées (à ce propos, il  n’y a pas que la logique “une semaine / une semaine” !!!) de “gardes” pour l’enfant de moins de trois ans, et ce sur la base de regards cliniques, j’aurais tendance à être plus nuancé, et ce sur base du regard de l’évolution sociologique de la famille et de la société. Les pères occupent une place plus active qu’avant dans bon nombre de familles, et une présence plus grande ; les mères sont plus qu’avant impliquées dans une activité professionnelle, etc. Avec les modes de vie et de relations qui évoluent, les critères d’évaluation des modalités de garde devraient évoluer également. Aux considérations cliniques, il y aurait lieu d’ajouter des considérations telles que l’investissement des parents avant la séparation; la “complicité” que les parents ont à propos des choix de garde; le temps disponible pour passer d’un parent à l’autre, et la qualité et la sérénité de la transition, etc.

- Le débat fait notamment apparaître l’importante question d’une figure d’attachement principale pour le tout petit (un petit de 18 mois, par exemple), et de l’éventuelle question de savoir s’il vaut mieux, après séparation parentale, que ce petit soit “gardé” par la maman (figure “naturelle” d’attachement), ou si père et mère ont à trouver, dans un contexte de conflit aussi apaisé que possible, des aménagements les plus respectueux possibles des besoins de chacun, et prioritairement de ceux du petit. Peut-être faudrait-il, davantage que ne le fait la déclaration de la WAIMH de fin 2012, prendre en considération que, en Belgique si pas ailleurs, dans bon nombre de cas, père et mère s’investissent et co-assument (à des degrés variables) la responsabilité des premiers soins ; que bon nombre de femmes travaillent, et ont repris le travail alors que le bébé a 4 ou 5 mois, voire 3 mois ou moins, et que le bébé passe 5 jours sur 7 à la crèche, dans laquelle l’organisation du travail fait en sorte que la présence et le soin accordés à tel bébé le sont rarement par une et une seule personne … Difficile alors de considérer a priori qu’une telle situation serait plus adéquate en termes de “figures d’attachement” qu’une présence aimante et attentive tant d’un père que d’une mère, d’autant plus si l’un et l’autre ont été attentifs et présents depuis la naissance. Même si les auteurs précisent que le calendrier “est particulièrement destiné aux situations de non entente parentale“, l’idée de limiter jusqu’à l’âge de deux ans l’accès au père à deux ou trois demi-journées par semaine, telle qu’elle apparaît dans l’annexe 1 (”calendrier de Brazelton”, remanié) de la déclaration de la WAIMH du 1er octobre 2012 , semble en cela en décalage avec les réalités contemporaines de nos sociétés et la vision de bon nombre de parents, mères et pères. En tant que référence émanant d’une autorité “mondiale”, cette déclaration de la WAIMH pourrait bien être source de culpabilisation pour nombre de parents qui pratiqueraient autrement … (*)

Rappelons enfin que, dans des situations de plus en plus nombreuses, les séparations et reconfigurations familiales contemporaines entraînent des situations dans lesquelles il n’y a pas nécessairement “un” papa et “une” maman (exemples : recompositions familiales, pluriparentalités, homoparentalité, … Dans de telles diversités, la “garde alternée” (ou plutôt l’hébergement égalitaire en Belgique, la résidence alternée en France) pourrait parfois déjà apparaître comme dépassée par les faits …

Merci de vos réactions à ce texte un peu rapidement rédigé …

(*) ce paragraphe a été rajouté a posteriori au texte (le 25 février 2014)

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